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Comprendre le super cycle de la défense européenne

#175 Un réarmement historique est en cours en Europe. Voici ce qu’il faut comprendre.

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Comprendre le super cycle de la défense européenne

Par Thomas Cerbai et Abdallah Benmansour

Longtemps délaissé pour des raisons éthiques ou budgétaires, le secteur de la défense effectue un retour spectaculaire sur les marchés financiers depuis 2022. La guerre en Ukraine a replacé les questions de sécurité au cœur des priorités politiques, en Europe comme outre-Atlantique.

Les marchés ont rapidement intégré ce changement de paradigme. En l’espace de quelques années, les principaux industriels européens de la défense ont largement surperformé le reste du marché.

Dans ce contexte, la défense est devenue une thématique centrale pour tout investisseur souhaitant investir sur les marchés européens. Dans cette newsletter, nous vous proposons donc d’explorer le fonctionnement, les perspectives, le paysage concurrentiel et les enjeux qui devraient façonner l’avenir de ce secteur.

Avant d’entrer dans le vif du sujet, nous tenons à préciser que cette newsletter a été principalement rédigée par Thomas Cerbai, membre du Club Bourseko, professeur d’histoire-géographie et passionné de géopolitique. Cet article sert d’introduction au secteur, en amont de notre analyse fondamentale de Rheinmetall, qui sera publiée ce dimanche.

La fin des "Dividendes de la Paix"

Il y a des décennies où rien ne se passe, et il y a des semaines où des décennies se produisent.

Phrase attribuée à Lénine

Cette formule, souvent attribuée à Lénine, résume parfaitement le basculement stratégique qui s’est produit en Europe entre 2014 et 2022. En l’espace de quelques semaines, trois décennies de “dividendes de la paix” se sont effondrées. L’environnement géopolitique s’est brutalement transformé, déclenchant un cycle massif de dépenses militaires.

L’événement déclencheur le plus visible en Europe de l’Ouest est l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie, le 24 février 2022. Mais la dynamique avait commencé bien plus tôt.

Colonne de chars russes (T72) - Avril 2022

Dès 2014, après l’annexion de la Crimée par la Russie, plusieurs pays d’Europe de l’Est ont entamé un réarmement rapide. Des États comme la Pologne, la Lettonie ou la Lituanie ont augmenté leurs dépenses militaires de manière spectaculaire. Selon la Fondation pour la Recherche Stratégique, la croissance des budgets militaires depuis 2014 est d’ailleurs largement corrélée à la proximité géographique avec Moscou.

Mais cette dynamique dépasse largement l’Europe. En Asie, la rivalité stratégique entre la Chine et les États-Unis alimente une montée rapide des budgets militaires. Xi Jinping a réaffirmé à plusieurs reprises l’objectif de réunification avec Taïwan, ce qui pourrait impliquer un recours à la force. Les exercices militaires chinois autour de l’île en 2025 illustrent cette pression croissante. Dans ce contexte, Pékin et Washington renforcent leurs capacités navales et aériennes, stimulés en plus par la question stratégique des semi-conducteurs, dont Taïwan est le principal producteur mondial.

Aux Amériques, l’intervention éclair des États-Unis au Venezuela pour enlever Nicolás Maduro et le ramener à New York a marqué un retour spectaculaire de la Doctrine Monroe, surnommée “doctrine Donroe” par les analystes, en référence à Donald Trump. Cette opération souligne la volonté de Washington de maintenir sa liberté d’action en Amérique latine.

Capture de Nicolás Maduro (ex-président du Vénézuela)

Le Moyen-Orient constitue enfin un autre foyer majeur de dépenses militaires. Les tensions entre Israël, ses voisins et l’Iran alimentent une dynamique d’armement soutenue. En 2024, selon le SIPRI, le budget militaire israélien atteignait ainsi 46,5 milliards de dollars soit plus de 9% du PIB.

Dans ce contexte, l’OTAN, qu’Emmanuel Macron avait qualifiée en 2019 d’organisation en état de “mort cérébrale”, retrouve un rôle central en Europe. En effet, l’organisation redevient le cadre pour la coordination des dépenses militaires.

Autrement dit, la hausse des budgets de défense ne répond pas uniquement à la guerre en Ukraine. Elle reflète un réarmement global, porté par une fragmentation géopolitique durable.

Source : Statista

Le plancher budgétaire de l’OTAN

Revenons maintenant en Europe. Depuis le sommet de 2014, les membres de l’OTAN se sont engagés à consacrer au moins 2% de leur PIB à la défense. En pratique, ce niveau est souvent insuffisant pour moderniser les armées après plusieurs décennies de sous-investissement. Les pays membres doivent également consacrer au moins 20% de ces dépenses à l’équipement militaire.

Les pays d’Europe de l’Est, directement exposés à la Russie, dépassent déjà largement ce seuil. La même dynamique s’observe chez les nouveaux membres nordiques de l’OTAN, notamment la Finlande (2023) et la Suède (2024).

Mais ces investissements répondent d’abord à un problème très concret : la pénurie de matériel, et notamment de munitions.

Dès les premiers mois de la guerre en Ukraine, un constat a frappé les états-majors occidentaux. L’armée ukrainienne consomme plus de 200 000 obus d’artillerie par mois, tandis que la Russie en utilise encore davantage. Or, les stocks occidentaux ne sont pas dimensionnés pour un conflit de cette intensité. Ils avaient été conçus pour des opérations de faible intensité, pas pour une guerre conventionnelle à grande échelle.

Un rapport publié en janvier 2023 par le Center for Strategic and International Studies a popularisé l’expression “Empty bins” (corbeilles vides en français) pour décrire cette pénurie structurelle.

Le tableau ci-dessus démontre l’ampleur de la pénurie et donc de l’opportunité de reconstitution. Au rythme de production actuel, il faudra par exemple 7 années pour reconstituer les stocks d'obus de 155mm Excalibur, le principal calibre pour l’artillerie.

Délais de reconstitution des stocks pour les systèmes clés (Inspiré de CSIS, 2023b) dont les missiles antichars Javelin et roquettes HIMARS

Dans ce contexte, plusieurs pays de l’OTAN envisagent déjà de relever le plancher budgétaire autour de 3% à 3,5% du PIB. Un tel niveau est déjà atteint par certains pays d’Europe de l’Est, mais il représenterait une augmentation considérable pour de nombreux États européens.

Pour donner un ordre de grandeur, si l’Allemagne portait ses dépenses militaires à 3,5% du PIB, son budget de défense augmenterait d’environ 75 milliards de dollars par an par rapport à 2024.

Les États-Unis et l’Europe ont d’ailleurs déjà mis en place plusieurs mécanismes pour flécher ce budget et soutenir la production industrielle : garanties d’achat, contrats pluriannuels, investissements directs dans les capacités de production, levée des goulots d’étranglement…

Les mécanismes européens et américains

Depuis 2022, une série de dispositifs a été mise en place afin de restaurer rapidement une capacité de dissuasion crédible et durable.

En Europe, plusieurs instruments ont été activés pour relancer la production industrielle, en particulier dans le domaine critique des munitions. Le programme ASAP (Act in Support of Ammunition Production) vise par exemple à soutenir l’augmentation rapide des capacités de production en mobilisant 500 millions € de financements européens. L’objectif est de lever les goulots d’étranglement industriels (matières premières, capacités de production, chaînes logistiques…) afin d’augmenter rapidement la cadence des usines d’armement.

Canon CAESAR de l’armée française

Dans le même temps, on retrouve d’autres instruments, comme celui de la “Facilité européenne pour la paix” qui agit comme une véritable caisse de remboursement pour les États membres qui livrent des équipements militaires à l’Ukraine. Ce mécanisme rembourse une partie du matériel transféré par les armées européennes, permettant aux gouvernements de renouveler plus rapidement leurs stocks.

Pour les industriels, la demande devient immédiate et sécurisée, ce qui réduit fortement le risque commercial et permet d’investir dans de nouvelles capacités sans attendre les cycles budgétaires nationaux.

Volodymyr Zelensky (Ukraine), Emmanuel Macron (France) et Olaf Scholz (Allemagne)

Ces dispositifs d'urgence sont désormais renforcés par des plans massifs comme ReArm Europe et SAFE qui totalisent 950 milliards d'euros. A noter que l’ensemble de ces programmes imposent une préférence européenne dans les commandes.

D’ailleurs, les résultats sont déjà visibles car la part des achats militaires fabriqués en Europe est passée de 14% en 2022 à 52% en 2024. Si les États-Unis conservent environ 34% du marché européen, leur poids relatif recule face à cette montée en puissance de l'autonomie continentale, ce qui devrait profiter à nos industriels européens.

Aux États-Unis, la logique est similaire mais s’appuie sur un appareil industriel déjà extrêmement puissant. Washington a par exemple fixé un objectif de production de 100 000 obus de 155 mm par mois, soit 1,2 million par an, afin de reconstituer rapidement ses stocks et ceux de ses alliés.

Evolution récente et prévisions de production d’obus de 155mm par les Etats-Unis (Reuters, 2024)

Cette montée en puissance repose notamment sur l’utilisation accrue des contrats pluriannuels. Plutôt que d’acheter année après année, l’US Army peut désormais s’engager sur des contrats fermes de 5 ans avec les industriels. Cette visibilité à long terme supprime une grande partie du risque commercial pour des groupes comme General Dynamics ou RTX et justifie la construction immédiate de nouvelles usines ou l’extension des capacités existantes.

Pour le gouvernement américain, ce dispositif présente également un avantage important : en garantissant des volumes sur plusieurs années, il devient possible de négocier des prix plus avantageux tout en sécurisant l’approvisionnement stratégique en munitions. Il s’agit donc d’un mécanisme largement gagnant-gagnant.

La demande étrangère

Au-delà de l’Europe et des États-Unis, d’autres régions du monde alimentent également la croissance du secteur. Le Moyen-Orient, l’Inde, le Brésil ou encore l’Australie multiplient les appels d’offres pour des équipements lourds (frégates, sous-marins, systèmes de défense aérienne ou véhicules blindés…) dans un contexte de rivalités régionales croissantes . Européens comme Américains bénéficient directement de ces nouveaux débouchés.

Parallèlement, les nouvelles technologies ouvrent des segments de marché à très forte croissance. Les drones autonomes, l’intelligence artificielle militaire, les systèmes cyber ou encore l’électronique de défense deviennent des domaines stratégiques. De nombreux industriels européens investissent désormais massivement dans ces capacités, à l’image de Thales dans la cybersécurité ou de Leonardo dans l’électronique militaire.

Les 3 cycles d’investissement de la défense

Le réarmement actuel ne constitue pas un mouvement homogène. Il s’organise en réalité autour de trois cycles d’investissement distincts, qui répondent chacun à des besoins militaires différents et qui ne profitent pas aux mêmes industriels :

  1. l’urgence des munitions,

  2. le remplacement des équipements lourds,

  3. la modernisation technologique sur le long terme.

Comprendre cette dynamique est essentiel pour identifier les véritables bénéficiaires du super-cycle de défense.

L’urgence des munitions

Au début de la guerre en Ukraine, les capacités industrielles européennes se sont révélées dramatiquement insuffisantes. Selon le Parlement Européen, en 2023, l’Europe n’était capable de produire qu’environ 300 000 obus d’artillerie par an, un volume très éloigné des besoins d’un conflit de haute intensité.

Face à cette situation, les États européens ont lancé une montée en puissance industrielle rapide. En l’espace de deux ans, la capacité annuelle européenne est passée à près de 2 millions d’obus fin 2025. Il s’agit ici d’une capacité maximale, et non d’une production effective, mais ce chiffre illustre l’ampleur des investissements réalisés.

Cette accélération se traduit directement dans les comptes des industriels. Les carnets de commandes sont remplis pour plusieurs années sur un segment particulièrement rentable. L’allemand Rheinmetall, par exemple, affiche 28% de marge opérationnelle sur les munitions, l’une des plus élevées de toute l’industrie, ce qui devrait lui permettre de voir sa marge opérationnelle totale continuer à progresser.

Marge opérationnelle consolidée - Rheinmetall

Cependant, même si les capacités de production augmentent rapidement, cela ne signifie pas que les stocks militaires européens soient déjà reconstitués. Les armées doivent non seulement soutenir l’effort ukrainien, mais aussi reconstituer leurs propres réserves, souvent très affaiblies après des décennies de sous-investissement.

Les États-Unis suivent une logique similaire. Washington a également lancé une vaste politique de reconstitution de stocks, couvrant aussi bien les obus que les missiles. L’américain Lockheed Martin a ainsi remporté un contrat pouvant atteindre 9,8 milliards de dollars pour la production de missiles.

Mais au-delà de cette urgence immédiate, le réarmement occidental s’inscrit dans un cycle plus structurel, celui du remplacement des équipements lourds.

La course aux blindés

Une fois les stocks de munitions sécurisés, la seconde phase du réarmement concerne les équipements majeurs des armées, en particulier les blindés.

Malgré l’émergence de nouvelles technologies, le char de combat reste encore aujourd’hui la colonne vertébrale des forces terrestres. Or, une grande partie du parc européen date de la fin de la Guerre froide. Le remplacement ou la modernisation de ces équipements représente plusieurs dizaines de milliards d’euros de dépenses d’ici 2030.

Dans ce contexte, la concurrence s’intensifie. L’industriel sud-coréen Hyundai Rotem a ainsi remporté un contrat de 5,7 milliards d’euros en Pologne pour 180 chars K2. Cette victoire illustre parfaitement les limites de l’industrie européenne car aucun constructeur local n’a été capable de livrer aussi rapidement.

Char K2 - Hyundai

La situation est très différente aux États-Unis. Le marché y est largement consolidé. L’américain General Dynamics domine largement le segment avec le char Abrams, bénéficiant d’un quasi-monopole domestique.

Carnet de commandes - Systèmes de combat (General Dynamics)

Du point de vue financier, ce segment affiche des marges bien plus faibles que dans les munitions. Par exemple, BAE Systems affiche une marge opérationnelle d’environ 11,8 % dans son segment Platforms & Services, très loin des 28% observés dans les munitions.

Cette différence s’explique par la complexité industrielle de ces programmes. Les véhicules blindés nécessitent d’importants investissements en recherche et développement, ainsi que des cycles de production longs.

En revanche, leur avantage majeur réside dans la durée des contrats. Un programme peut générer 5 à 15 ans de production, puis 30 à 40 ans de maintenance et de modernisation.

La même logique s’applique aux hélicoptères militaires. Le cycle de développement et de production est similaire : une décennie de conception, puis plusieurs décennies de service. L’hélicoptère d’attaque Apache (Boeing), par exemple, est utilisé depuis les années 1980 et est régulièrement modernisé. Les marges y sont toutefois encore plus modestes. L’italien Leonardo affiche par exemple 7,8% de marge opérationnelle en 2025 sur ce segment.

Chiffre d’affaires - Hélicoptères (Leonardo)

Ce cycle intermédiaire offre donc un profil très particulier. Il offre des marges relativement modestes, mais une visibilité exceptionnelle et des revenus récurrents sur plusieurs décennies grâce au MCO (maintien en condition opérationnelle).

Toutefois, le troisième cycle du réarmement occidental pourrait s’avérer encore plus structurant.

La modernisation technologique sur le long terme

Au-delà du simple remplacement des équipements, les grandes puissances militaires investissent désormais massivement dans la transformation technologique des armées. Ce troisième cycle concerne des domaines comme la cyberdéfense, l’électronique militaire, les systèmes autonomes, l’aérien de combat ou encore le naval.

Les drones illustrent parfaitement cette évolution. Leur utilisation massive sur le territoire ukrainien a démontré leur importance stratégique.

Mais au-delà de leur production initiale, ces systèmes génèrent également des revenus logiciels, de maintenance et de mise à jour.

Aux États-Unis, plusieurs géants dominent ces segments :

  • Lockheed Martin conserve une position centrale dans l’aérien de combat avec plus de 3 500 commandes pour le programme F-35

  • RTX est très présent dans les systèmes électroniques et la cyberdéfense, tandis que Huntington Ingalls Industries domine la construction navale militaire.

En revanche, en Europe, le marché est, comme toujours, plus fragmenté :

  • Thales se distingue dans la cybersécurité et les systèmes électroniques,

  • Leonardo dans l’électronique de défense,

  • BAE Systems dans l’aérien militaire.

Technologiquement, l’Europe reste très performante dans plusieurs niches. Les systèmes navals européens, par exemple, sont particulièrement réputés : les frégates FREMM ont même remporté des contrats auprès de l’US Navy. Néanmoins, malgré cette victoire, les États-Unis conservent un avantage majeur car leur budget de R&D militaire reste environ 9 fois supérieur à celui de l’Europe.

Paysage concurrentiel

Contrairement à de nombreux secteurs industriels, ce marché est loin d’être parfaitement concurrentiel. À l’échelle mondiale, quelques grands industriels concentrent l’essentiel de la production et fournissent un nombre limité de clients particulièrement puissants, les États.

Des groupes comme BAE Systems, Lockheed Martin, la division défense de Boeing, RTX, Northrop Grumman, Airbus, General Dynamics, L3Harris Technologies, Leonardo, Thales ou encore Rheinmetall représentaient à eux seuls plus de 50% du marché mondial en 2022.

En pratique, toutefois, la hiérarchie du secteur reste largement dominée par les entreprises américaines. Leur principal avantage est structurel car elles opèrent sur le plus grand marché domestique du monde. En effet, en 2025, le budget militaire des États-Unis est de 900 milliards de dollars, soit plus de 15 fois celui de la France la même année.

Dépenses militaires par pays en 2024 - Source : MPP

À cet avantage s’ajoute le système des Foreign Military Sales (FMS). Ce mécanisme permet au gouvernement américain de vendre des équipements militaires à des pays partenaires via des accords d’État à État. Les industriels américains bénéficient ainsi directement du poids diplomatique de Washington.

Les contrats d’armement s’inscrivent souvent dans des partenariats politiques ou militaires plus larges, qui dépassent largement la seule compétition technologique entre industriels. C’est précisément cette articulation entre industrie, diplomatie et puissance militaire qui nourrit l’expression souvent utilisée de complexe militaro-industriel aux États-Unis.

Si la domination américaine est manifeste, l’Europe dispose néanmoins de plusieurs acteurs de premier plan. BAE Systems figure parmi les poids lourds mondiaux, tandis que Rheinmetall affiche l’une des croissances les plus dynamiques du secteur depuis le début de la guerre en Ukraine. Des groupes comme Thales, Leonardo, Airbus ou encore Saab occupent également des positions solides sur leurs segments respectifs.

Aux États-Unis, les grands groupes sont généralement intégrés et très diversifiés. En Europe, on distingue davantage deux catégories d’acteurs : d’un côté des spécialistes très concentrés dans un domaine précis, de l’autre des conglomérats industriels plus diversifiés.

Rheinmetall illustre bien la première catégorie. L’entreprise allemande est aujourd’hui le pure player européen le plus exposé au domaine terrestre et aux munitions. L’entreprise bénéficie directement de l’explosion de la demande en équipements terrestres depuis 2022 (munitions, modernisation des chars comme le Leopard 2, développement de nouveaux blindés comme le Lynx ou encore du char Panther KF51…).

À l’inverse, BAE Systems représente un modèle beaucoup plus diversifié. Au-delà de ses activités dans les munitions ou les programmes terrestres britanniques comme le Challenger 3, le groupe est fortement positionné dans le naval ainsi que dans l’aéronautique militaire, notamment en tant que partenaire du programme F-35 mené par Lockheed Martin. Cette diversification, qui inclut également des activités de cybersécurité ou d’électronique de défense, offre généralement une croissance plus stable mais moins directement corrélée aux cycles d’armement.

L’Europe compte par ailleurs plusieurs autres champions industriels comme le français Naval Group, l’italien Fincantieri ou encore le norvégien Kongsberg Gruppen, chacun occupant une position forte dans son domaine.

Sous-marin Fincantieri pour la Marine italienne

Cependant, l’industrie européenne de la défense possède une caractéristique structurelle majeure : sa forte fragmentation. Cette particularité tient principalement à une question de souveraineté.

En effet, chaque pays souhaite développer et produire ses propres équipements militaires afin de garantir son autonomie stratégique, soutenir son industrie nationale et préserver l’emploi local. Ces considérations conduisent souvent les États européens à multiplier les programmes nationaux, même lorsqu’ils répondent à des besoins très similaires.

Les chiffres illustrent parfaitement cette situation. Selon McKinsey, l’Europe compte aujourd’hui 179 systèmes d’armes différents, contre seulement 33 aux États-Unis. Sur presque chaque catégorie d’équipement, les pays européens développent leurs propres modèles, souvent incompatibles entre eux.

À l’inverse, les États-Unis privilégient largement la standardisation et la mutualisation des programmes, ce qui leur permet de bénéficier d’économies d’échelle beaucoup plus importantes.

Dans ce contexte, les entreprises capables d’imposer leur standard à l’échelle européenne pourraient devenir les grandes gagnantes d’une éventuelle rationalisation du marché. Elles transformeraient progressivement un marché fragmenté en un marché unifié à leur avantage.

Le développement des joint-ventures

C’est précisément dans cet espace que les joint-ventures jouent un rôle de plus en plus important. Lorsqu’un industriel étranger ne peut pas vendre directement ses équipements à un État voisin en raison de considérations politiques ou industrielles, il peut s’associer avec un acteur local pour créer une entité commune. Cette coentreprise permet de contourner une partie des barrières politiques et d’accéder au marché national.

Ce mécanisme fonctionne pour deux raisons principales :

  1. Premièrement, le matériel n’est plus perçu comme un produit entièrement étranger, mais comme un équipement partiellement domestique. Il devient donc éligible aux budgets nationaux.

  2. Deuxièmement, l’État client accepte plus facilement d’acheter une technologie développée ailleurs si l’assemblage final, une partie de la production ou les emplois associés se situent sur son territoire.

Un exemple récent illustre bien cette logique. L’industriel allemand Rheinmetall s’est associé avec l’italien Leonardo pour produire le char Panther KF-51 en Italie.

Le cœur technologique reste allemand, mais l’assemblage et une partie de la production sont réalisés en Italie. De son côté, le gouvernement italien peut ainsi présenter le programme comme un projet industriel national tout en bénéficiant de l’expertise de Rheinmetall, sur un marché potentiel estimé à 20 milliards d’euros.

Les risques qui pèsent sur l’industrie européenne

Malgré les perspectives favorables du secteur de la défense, plusieurs risques continuent de peser sur l’industrie européenne.

Le risque de pénurie de matières critiques

Tout d’abord, la production d’équipements militaires repose sur des chaînes d’approvisionnement particulièrement complexes. La fabrication de munitions, de systèmes d’armes ou de plateformes militaires nécessite en effet de nombreux composants et matières premières spécifiques, comme les poudres propulsives ou la nitrocellulose.

Carte des dépendances européennes à certains composants ou matériaux critiques - Source : IFRI, 2025)

Or, ces approvisionnements constituent aujourd’hui un point de fragilité. Pendant plusieurs décennies, une partie importante de ces chaînes d’approvisionnement s’est progressivement déplacée vers l’étranger, notamment vers la Chine ou la Russie. Dans un contexte de tensions géopolitiques et de réarmement rapide des armées occidentales, cette dépendance crée une vulnérabilité évidente.

Face à cette situation, l’Europe tente de reconstruire progressivement ses capacités industrielles. Toutefois, la montée en puissance de ces nouvelles capacités prendra du temps, malgré des investissements importants comme c’est le cas de Rheinmetall ou encore de la France, qui investissent pour sécuriser leurs chaînes d’approvisionnement.

Dans ce contexte, la capacité à produire et livrer devient un enjeu déterminant. De plus, sur les marchés financiers, le carnet de commandes n’a de valeur que s’il peut être exécuté dans les délais.

La concurrence internationale

Même si l’Europe dispose de plusieurs champions industriels, le marché de la défense reste ouvert à la concurrence internationale. L’essor d’acteurs asiatiques en est une illustration.

Le groupe sud-coréen Hanwha Aerospace s’est notamment imposé ces dernières années comme un concurrent crédible sur certains segments. Plusieurs pays européens ont déjà fait appel à ses équipements, attirés par des prix compétitifs et des délais de livraison courts (Pologne et Roumanie notamment).

Cependant, nous estimons que cette concurrence demeure pour l'instant localisée. Les entreprises européennes et surtout américaines conservent une avance technologique et commerciale qui leur permet de continuer à dominer largement leurs marchés respectifs.

Le risque politique

Enfin, le risque politique dans le secteur provient essentiellement de sa dépendance totale envers les États. Comme les gouvernements sont les uniques clients des industriels de l'armement, les commandes fluctuent selon les budgets et les orientations stratégiques du moment.

En effet, une instabilité gouvernementale ou un changement de majorité dans des pays comme la France ou l'Italie pourrait donc théoriquement freiner les investissements militaires au profit d'autres priorités

Cependant, cette menace reste actuellement faible en raison du contexte international. Depuis le début du conflit en Ukraine, une volonté commune de renforcer la sécurité européenne s'est imposée. La barre des 2% du PIB pour la défense est devenue un minimum que les dirigeants peuvent difficilement ignorer, rendant un désengagement massif peu probable à court terme.

Conclusion

En conclusion, les grands industriels de l’armement bénéficient d’un puissant vent porteur pour de nombreuses années. De plus, ces entreprises présentent plusieurs caractéristiques qu’on apprécie beaucoup en tant qu’investisseurs : des barrières à l’entrée élevées, une mégatendance malheureusement bien installée et une visibilité rare.

Dans un monde où les tensions géopolitiques s’intensifient, nous pensons qu’une exposition au secteur de la défense tend ainsi à devenir un élément presque incontournable pour construire un portefeuille résilient.

Tous les industriels ne sont toutefois pas exposés de la même manière. Certains bénéficient directement du cycle court du réarmement, notamment sur les munitions et les équipements terrestres, tandis que d’autres offrent une exposition plus diversifiée et technologique, avec des revenus récurrents sur des cycles beaucoup plus longs.

À court terme, les valeurs de défense restent naturellement sensibles aux évolutions géopolitiques. Une éventuelle paix en Ukraine pourrait par exemple peser temporairement sur la demande en munitions. Mais les stocks européens restent faibles et les tensions stratégiques ne disparaissent pas pour autant. Dans ce contexte, une correction liée à une détente géopolitique pourrait davantage représenter une opportunité d’entrée qu’un véritable retournement du cycle, selon nous.

C’est pourquoi nous suivrons de plus en plus attentivement le secteur de la défense au sein du Club Bourseko. D’ailleurs, comme indiqué en introduction, cette analyse sectorielle sera prolongée dès ce dimanche par l’analyse fondamentale de Rheinmetall.

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